Lettre ouverte à « mes futurs stagiaires et à celui qui restera, à jamais mon patron »


Je viens de lire le « coup de gueule » d’une avocate contre les stagiaires …

Je viens aussi de lire les commentaires de futurs stagiaires se permettant d’émettre des commentaires désobligeants sur le style adopté par ma consœur, qui émettent des jérémiades, des plaintes contre le sort qui leur est réservé dans certains cabinets et jugent les indemnités qui leurs sont servies indignes…

Je partage chacune des indignations exprimées mais elles sont secondaires, inutiles et surtout dans l’air nauséabond de notre temps.

Des apprentis juristes qui aspirent à la profession d’avocat ont des comportements, des modes d’expression, des propos qui m’apparaissent incompatibles avec l’idée que je me fais de ma profession. (Je vous rassure des avocats aussi).

Des maitres de stages peu scrupuleux exploitent honteusement des stagiaires, s’adressent à eux de façons ordurières, adoptent des attitudes qui pourraient entrer dans les prévisions de la loi pénale…
Je voudrais simplement attirer l’attention de mes futurs stagiaires sur la perversion grave qui a été introduite lorsque les maitres de stages se sont vu imposer l’obligation de défrayer leurs stagiaires.
Le service d’une indemnité conduit à une monétarisation perverse de la relation entre le maitre de stage et l’élève avocat.

Il est évident que si je paye mon stagiaire, j’inscris notre relation dans une logique économique et donc de rentabilité voir de rentabilisation…

C’est d’ailleurs parce que le stagiaire est devenu un prolétaire du droit que nous devons l’indemniser et non l’enrichir.
Le maitre de stage, n’est plus maitre de stage, il devient employeur d’un sous-salarié, l’avocat devient chef d’entreprise…

Le stagiaire devient l’obligé, il doit s’inscrire dans une rentabilité qui poursuit des objectifs bien différents de celui dans lequel s’inscrivait les stages que nous devions suivre.
L’obligation essentielle, au regard du droit du travail et des règles déontologiques, qui reposent sur un maitre de stage est de former, de transmettre, de confier des tâches à réaliser et de s’assurer que ces taches sont bien réalisées ce qui n’est jamais le cas en début de stage ni même dans les premiers mois de notre exercice professionnel.

Le maitre de stage doit prendre le temps d’expliquer, d’enseigner, de corriger une fois, deux fois trois fois…
Ce faisant le maitre de stage perpétue la noblesse du métier qui passe par le désintéressement, la transmission…

Afin de s’en convaincre, il suffit de lire les écrits des plus grands avocats de ce siècle et des siècles passés qui, dans chacun de leur ouvrage, remercient leur patron d’avoir fait d’eux des « saute-ruisseaux… »
Robert BADINTER, Jean-Denis BREDIN, George KIEJMAN racontent, tous, le temps passé dans le bureau de leur patron à courir les greffes, à classer des dossiers, à porter des valises lourdes de dossiers, ils rappellent tous qu’ils n’étaient pas rémunérés et que jamais ils n’auraient songé à solliciter la moindre somme tant les enseignements qui leur étaient fournis les enrichissaient.

J’ai connu cette période, ou des tâches ingrates m’étaient confiées par mon patron, mais je n’ai jamais ressenti le moindre ressentiment car j’étais enorgueilli par l’honneur qu’il me faisait en me demandant de l’accompagner à ces rendez-vous, de le voir travailler, de l’entendre plaider.

Cette période de ma vie où je vivais très chichement est celle pendant laquelle je me suis le plus enrichi.
J’ai connu cette période bénie où bosser soixante heures par semaine et les week-ends sans contrepartie financière était normal car ce que nous recevions était cent fois plus enrichissant que l’indemnité que nous vous devons dorénavant.

Cette indemnité vient éclipser, les obligations fondamentales qui caractérisaient « la convention de stage gratuit ».

Le stagiaire faisait tout pour démontrer son envie d’apprendre, son envie de comprendre, de progresser et il cherchait à tout moment à se rendre indispensable…

En contrepartie, le patron remerciait ses anciens maitres en poursuivant la tradition et récompensait le dévouement de ses stagiaires en leur transmettant ses savoirs, sa foi dans la défense, et dans chaque stagiaire il reconnaissait le jeune avocat qu’il avait été quelques années plus tôt.

Dorénavant, nous pensons plus à défendre nos intérêts que ceux de nos clients, nous protestons contre les incorrections des stagiaires, leur manque de motivation, leur manque d’ambition, leur manque d’implication… et les stagiaires se sentent dévalorisés par le service d’indemnités qui leur semblent indécentes et considèrent qu’ils sont exploités.

Nous, maitres de stage, nous perdons de vue :

• que la profession d’avocat est un ministère qui passe par le désintéressement ;

• que la noblesse de notre métier est de former les plus jeunes et non de les exploiter motif pris que nous leur servons une indemnité…

• que notre rôle d’anciens est de transmettre notre passion, notre dévouement, notre savoir, notre envie de défendre…

Vous, futurs stagiaires, vous perdez de vue:

• que ce métier est incompatible avec les 35 heures, les week-ends, les voyages, une vie de famille…

• que votre seule exigence devrait être de recevoir l’enseignement qui vous permettra, en toutes
circonstances, de rester désintéressés, compétents, dignes, courageux c’est-à-dire Avocat.

Maitre Antoine Marger