Les stagiaires doivent-ils être indemnisés ?


Ce matin, on m’a envoyé la lettre ouverte de l’un de mes confrères, à ses futurs stagiaires.

Il y explique pourquoi, selon lui, l’obligation de rémunérer les stagiaires a perverti la relation stagiaire – maître de stage.

Je ne suis pas d’accord avec son opinion, et voici la mienne, sous forme de réponse.

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Cher Confrère,

Ce matin, en entrant dans mon bureau de collaboratrice, j’y ai vu, comme chaque matin, une pancarte des années 60, achetée dans une brocante et auparavant affichée dans une usine.

Cette pancarte fait partie d’une série, qui reprend d’odieux préceptes à destination des salariés. C’est mon sens de l’humour douteux qui l’a accrochée ici.

Il y est écrit : “QUICONQUE TRAVAILLE DOIT ETRE PAYE. QUICONQUE EST PAYE DOIT TRAVAILLER”.

Dès lors que cette règle était intégrée par certains dans les années 60, j’avais l’espoir qu’elle le soit en 2014. Une fois de plus, cet espoir a été déçu. Ce matin, il l’a été par votre lettre.

Cher Confrère, il m’est facile de me remettre dans la peau d’un étudiant. Je l’étais il y a encore peu. J’ai eu la chance d’avoir des parents dont les salaires m’ont permis d’entreprendre de longues études sans avoir à me soucier de leur financement, bien que j’ai toujours fait le choix, pour acquérir un peu d’indépendance, de faire quelques boulots « ingrats ».

Mais j’ai aussi eu la chance, à l’université, de rencontrer ceux qui sont aujourd’hui mes amis.

Nombre d’entre eux devait travailler, quitte à ne pas se rendre en cours, pour pouvoir payer leurs manuels, leurs petits codes rouges, leurs paquets de pâtes et surtout, la partie de leur loyer que la Caisse d’Allocations Familiales ne prenait pas en charge.

Nombre d’entre eux devait choisir, à la fin de l’année scolaire, entre un « job d’été » et un stage non rémunéré (rappelons qu’aucun stage n’est rémunéré en dessous de deux mois). En réalité, nombre d’entre eux n’avait pas le choix, et n’a pas pu effectuer de stage avant le Master II (DEA-DESS) voire même l’Ecole des avocats.

Mais nombre d’entre eux sont aujourd’hui de brillants confrères.

Et s’ils ont pu le devenir, c’est notamment parce que certains de leurs stages ont été rémunérés.

Cher Confrère, le fait d’avoir rejoint la profession depuis lors ne m’a pas fait changer d’avis.

Oui, en 2014, l’avocat est un chef d’entreprise, qu’on le déplore ou non. Inutile de le nier : il paye des charges, loue des locaux, collecte de la TVA et embauche des salariés. Ce n’est donc pas le fait d’embaucher des stagiaires qui a tout changé, à tel point que « le maitre de stage, n’est plus maitre de stage, il devient employeur d’un sous-salarié, l’avocat devient chef d’entreprise… ».

Oui Confrère, en 2014, il faut rémunérer ses stagiaires, même maigrement, pour leur permettre de vivre et d’apprendre.

Mais en 2014, un stagiaire bien choisi est un stagiaire parfaitement rentable, sans même qu’il soit besoin de l’exploiter.

La rémunération minimale d’un stagiaire est située entre 450 et 1200 euros environ selon son niveau d’études et la taille du cabinet dans lequel il officie. Elle constitue une charge déductible. Et l’avocat « moyen » facture une heure de son travail environ 200 euros HT.

C’est dire qu’il suffit que le stagiaire économise quelques heures à l’avocat (en effectuant quelques démarches au Palais ou en faisant quelques recherches, voire en rédigeant quelques actes) pour que sa charge soit indolore.

Une fois ces quelques heures économisées et rentabilisées de part et d’autre, il est aisé de se retrouver dans la belle relation de pure « transmission du savoir » que vous décrivez. Cette relation que l’on a tous appréciée, d’un côté ou de l’autre, quand on a eu la chance de la trouver. Parce que s’il est heureux de pouvoir apprendre de ses aînés, il est aussi beau et gratifiant de pouvoir transmettre ce que l’on sait.

Cher Confrère, si l’on revient aux principes fondateurs de notre profession, avant le Désintéressement, on trouve la Dignité, qui est inscrite dans notre serment.

C’est ce principe, qui permet à l’avocat de réclamer des honoraires, parce qu’il signifie qu’un avocat ne peut être « digne » s’il n’a pas de quoi vivre.

Cela aussi, nous devons le transmettre à nos stagiaires, en leur permettant d’être indemnisés, quand ils se mettent à notre service.

Alors non, Confrère, il n’est pas évident que lorsque vous payez votre stagiaire, vous inscrivez votre relation « dans une logique économique et économique et donc de rentabilité voire de rentabilisation… ».

Vous inscrivez simplement votre relation dans la réalité économique d’aujourd’hui.

Cette réalité économique est sans doute triste à bien des égards, mais elle est heureuse, en ce qu’elle permet à ceux qui n’ont pas eu la chance d’avoir des parents aux revenus importants d’entamer des études de droit.

Elle est heureuse, en ce qu’elle permet une certaine diversification de notre profession et, je le crois, une évolution de certaines mentalités, au delà de la logique simpliste du « c’était mieux avant ».

Avant justement, dans les années 70, celui qui restera, à jamais, mon patron -fils de personne- a passé le Certificat d’Aptitude à la Profession d’Avocat et l’a obtenu, au prix de sacrifices incroyables. Le jour des résultats, il a entendu un de ses co-diplômés dire, à son propos et de manière à être entendu de tous « bientôt, même le fils de ma concierge aura le CAPA ».

Et bien, cher Confrère, en 2014, je crois qu’il est temps de souhaiter que tous les fils de concierge puissent entreprendre des études de droit, s’ils le désirent. Et j’espère – si j’ai les moyens de le faire – pouvoir les engager en tant que stagiaire et leur transmettre, dans la tradition de notre profession, ce que j’ai eu la chance d’apprendre d’autres, le ventre plein.

Maitre Stéphanie Resche